Publié le 15 mars 2024

Contrairement à l’idée reçue que le droit est une affaire universelle, le système juridique québécois est une profonde anomalie en Amérique du Nord. Il ne s’agit pas d’une simple différence technique, mais de l’expression d’un ADN culturel distinct, hérité de la France. Cet article révèle que comprendre notre droit civil, c’est décoder l’histoire d’une société qui a su préserver son identité unique face à un continent de common law.

Si votre vision de la justice est nourrie par les séries américaines, vous imaginez sans doute des avocats se levant brusquement en criant « Objection, votre Honneur ! ». Pourtant, cette scène, si emblématique, ne se produit presque jamais dans un tribunal québécois. Ce n’est pas un détail anecdotique, mais le symptôme visible d’une réalité bien plus profonde : le droit québécois est une exception culturelle et historique sur le continent. Il ne fonctionne pas comme celui de nos voisins canadiens et américains, car il n’est pas né de la même histoire.

Beaucoup savent que cette différence est liée à notre héritage français. Mais réduire cette singularité à un simple fait historique, c’est passer à côté de l’essentiel. Notre système juridique n’est pas une relique du passé ; c’est une architecture invisible mais omniprésente qui structure notre « vivre-ensemble », de la signature d’un bail à la gestion d’une succession. Il est le fruit d’une véritable épopée juridique, une histoire de résistance et d’adaptation qui a façonné ce que nous sommes.

Cet article vous propose donc un voyage au cœur de cet ADN juridique unique. Nous n’allons pas simplement lister des faits, mais raconter l’histoire de notre droit pour que vous puissiez en saisir la logique et la portée. En comprenant les fondements de notre système, vous ne découvrirez pas seulement comment fonctionnent les lois, mais pourquoi elles sont le reflet de notre identité collective.

Pour naviguer dans cette exploration fascinante de notre singularité juridique, cet article est structuré pour vous guider pas à pas. Nous aborderons les concepts clés, des fondements de notre droit civil jusqu’aux débats qui animent notre démocratie, afin de vous offrir une vision claire et complète.

Pourquoi les avocats québécois ne disent pas « Objection, votre Honneur ! » comme dans les films

L’absence du fameux « Objection ! » dans nos salles d’audience est bien plus qu’une anecdote. Elle révèle la différence fondamentale entre notre tradition juridique, le droit civiliste d’inspiration française, et la common law anglo-saxonne qui prévaut ailleurs au Canada et aux États-Unis. Dans la common law, le procès est un combat (système accusatoire) où les avocats sont les principaux acteurs et le juge agit comme un arbitre. L' »objection » est l’arme pour contester une preuve ou une question de l’adversaire.

Au Québec, en matière civile, le système est plutôt de nature inquisitoire. Ici, le juge a un rôle beaucoup plus actif dans la recherche de la vérité. Il dirige les débats, peut interroger les témoins lui-même et son objectif premier est de comprendre le fond de l’affaire en se basant sur la loi écrite, principalement le Code civil. Les interventions théâtrales sont donc moins pertinentes, car c’est la solidité des arguments juridiques écrits qui prime. Cette approche découle directement de notre histoire. Comme le souligne une analyse du droit québécois, il s’identifie à deux grandes traditions juridiques, le droit civil et la common law, créant un système unique. C’est cette dualité qui définit notre paysage juridique.

Intérieur d'une salle d'audience québécoise montrant l'architecture traditionnelle

Cette coexistence, loin d’être un conflit, est un véritable bijuridisme. Le gouvernement canadien lui-même reconnaît que cette dualité est un témoignage de l’histoire du pays. Selon une présentation du ministère de la Justice, le bijuridisme canadien assure que le système judiciaire soit accessible et efficace dans toutes les provinces, en tenant compte de la spécificité du droit civil québécois. Notre manière de mener un procès est donc la première manifestation de notre ADN juridique distinct.

Le Code civil du Québec : le mode d’emploi de votre vie en société (que vous devriez connaître)

Si la tradition civiliste est le squelette de notre système, le Code civil du Québec (C.c.Q.) en est le cœur battant. Il ne s’agit pas d’une loi parmi d’autres, mais du texte fondamental qui régit l’ensemble des rapports entre les personnes au Québec. C’est un véritable contrat social silencieux qui encadre les grandes étapes de notre existence, de la naissance à la mort, en passant par le mariage, la parentalité, la propriété et les contrats.

Son ambition est immense : créer un système cohérent et complet. Loin d’être une simple collection de règles, il énonce des principes généraux à partir desquels des solutions peuvent être déduites pour des situations spécifiques. C’est la différence majeure avec la common law, qui se base principalement sur les décisions des juges dans des cas antérieurs (les précédents). Pour sa part, le Code civil offre un cadre préétabli. Son ampleur est colossale : le Code civil du Québec contient plus de 3 000 articles, organisés en dix livres thématiques, couvrant tout, des droits de la personnalité à l’hypothèque.

Même si vous ne l’avez jamais ouvert, vous interagissez avec lui quotidiennement. Lorsque vous signez un bail pour un appartement, ce sont les règles du Code sur le louage qui vous protègent. Lorsque vous achetez un produit défectueux, c’est la garantie légale de qualité inscrite dans le Code qui vous donne un recours. Il est véritablement le mode d’emploi de la vie en société québécoise, une architecture invisible qui assure prévisibilité et stabilité dans nos relations privées.

Loi fédérale ou loi provinciale : qui décide de quoi au Canada (et pourquoi c’est important pour vous)

Le Québec vit dans une situation de bijuridisme, mais aussi de fédéralisme. Cela signifie que deux gouvernements, celui du Québec (provincial) et celui du Canada (fédéral), ont le pouvoir de créer des lois. La question devient alors : qui décide de quoi ? La réponse se trouve dans la Constitution du Canada, qui agit comme un grand répartiteur de tâches. Elle dresse des listes de compétences exclusives pour chaque palier de gouvernement.

En règle générale, le gouvernement fédéral s’occupe des questions qui touchent l’ensemble du pays : le droit criminel, la monnaie, la défense nationale, les banques ou encore le mariage et le divorce. C’est pourquoi le Code criminel est le même à Montréal qu’à Vancouver. De son côté, le gouvernement du Québec a le pouvoir exclusif sur des domaines qui touchent directement la vie quotidienne des citoyens et l’identité de la province, comme la propriété et les droits civils, la santé, l’éducation et les municipalités. C’est cette compétence qui a permis au Québec de maintenir et de faire évoluer son propre Code civil.

Le partage des compétences judiciaires au Québec

Ce partage se reflète même dans l’organisation des tribunaux. Le gouvernement fédéral nomme les juges des cours supérieures (Cour d’appel et Cour supérieure du Québec), qui peuvent entendre des causes relevant des lois fédérales et provinciales. En revanche, le gouvernement du Québec crée et administre ses propres tribunaux, comme la Cour du Québec, et nomme ses juges. Cette structure complexe est une conséquence directe de notre système fédéral et garantit que chaque ordre de gouvernement conserve une influence sur l’administration de la justice dans ses champs de compétence.

Comprendre ce partage est crucial. Cela explique pourquoi, par exemple, les lois sur la langue (loi 101) sont provinciales, alors que les lois sur la faillite sont fédérales. C’est une danse constitutionnelle constante qui définit le cadre dans lequel les citoyens, les entreprises et les gouvernements interagissent. Ce n’est pas qu’une question technique, c’est le mécanisme qui permet à la singularité québécoise de coexister au sein de la fédération canadienne.

La Charte québécoise : le bouclier qui protège vos droits fondamentaux au quotidien

Au-delà du Code civil qui régit les relations privées, un autre texte est absolument fondamental au Québec : la Charte des droits et libertés de la personne. Si le Code civil est le mode d’emploi de la société, la Charte en est la conscience morale. Adoptée en 1975, elle est une loi quasi-constitutionnelle qui garantit que la dignité humaine, l’égalité et les libertés fondamentales sont respectées dans toutes les sphères de la société.

Sa portée est immense. Elle protège vos droits politiques (liberté d’expression, de religion), vos droits judiciaires (droit à un procès juste) et, de manière très importante, vos droits économiques et sociaux (droit à des conditions de travail justes). Mais sa caractéristique la plus distinctive est peut-être son application « horizontale ». Contrairement à la Charte canadienne qui s’applique principalement dans les rapports entre les citoyens et l’État, la Charte québécoise s’applique aussi dans les rapports entre les personnes privées. Concrètement, cela signifie qu’un propriétaire ne peut pas refuser de vous louer un logement en raison de votre origine ethnique, et qu’un employeur ne peut pas vous discriminer en raison de votre âge.

Elle agit comme un véritable bouclier dans votre vie de tous les jours, en s’assurant que les lois et les comportements respectent un socle de valeurs communes. Toute loi québécoise doit être conforme à la Charte, et si ce n’est pas le cas, les tribunaux peuvent la déclarer invalide. C’est le gardien ultime de nos libertés individuelles et collectives.

Votre bouclier de droits au quotidien : ce que la Charte protège pour vous

  1. Droit à des conditions de travail justes et raisonnables, protégeant votre bien-être professionnel.
  2. Protection contre la discrimination par un propriétaire ou un employeur, assurant l’égalité des chances.
  3. Droit au respect de votre vie privée, protégeant vos informations et votre espace personnel.
  4. Protection de votre dignité, de votre honneur et de votre réputation contre les atteintes.
  5. Droit à la jouissance paisible de vos biens, garantissant votre sécurité matérielle.

Comment naît une loi au Québec : les coulisses du parcours législatif

Les lois qui façonnent notre quotidien, comme le Code civil ou la Charte, ne naissent pas du jour au lendemain. Elles sont le produit d’un long processus démocratique et rigoureux qui se déroule au sein de notre parlement : l’Assemblée nationale du Québec. Comprendre ce parcours, c’est voir la démocratie en action.

Tout commence généralement par un projet de loi, qui est une proposition de nouvelle loi ou de modification d’une loi existante. Il est le plus souvent déposé par un ministre du gouvernement. Le projet de loi doit ensuite franchir plusieurs étapes cruciales. D’abord, l’étape du principe, où les députés débattent de l’idée générale. Ensuite, si le principe est adopté, le projet est envoyé en commission parlementaire. C’est une étape clé où des experts, des groupes de citoyens et des organismes sont invités à donner leur opinion. Les députés étudient alors le texte article par article, et peuvent y proposer des amendements.

Vue macro de documents législatifs symbolisant le processus de création des lois

Ce processus peut être long et complexe, surtout pour les réformes d’envergure. La refonte du Code civil du Bas-Canada en est l’exemple le plus marquant. Comme le documente l’histoire de sa réforme par l’Assemblée nationale, le travail a débuté en 1955 et a nécessité des décennies de consultations et de délibérations avant l’adoption du nouveau Code civil en 1991. Une fois adopté par l’Assemblée nationale, le projet de loi reçoit la sanction royale du lieutenant-gouverneur (le représentant de la Couronne au Québec) et devient officiellement une loi. Cette épopée législative, parfois lente, est le prix à payer pour assurer que nos lois sont le fruit d’une réflexion approfondie et d’un débat public.

Procès civil contre procès pénal : pourquoi ce n’est pas du tout la même chose (et ce que ça change pour vous)

Dans le langage courant, on parle souvent de « procès » de manière générale. Or, dans notre système juridique, il est essentiel de distinguer deux mondes que tout oppose : le procès civil et le procès pénal (ou criminel). Comprendre cette différence est fondamental, car les acteurs, les objectifs et les conséquences sont radicalement différents.

Le procès pénal concerne une infraction à une loi qui vise à protéger la société dans son ensemble, comme le Code criminel. Ici, c’est l’État, représenté par un procureur de la Couronne, qui poursuit un accusé au nom de la société. L’objectif n’est pas de dédommager une victime (même si cela peut être une conséquence), mais de punir un comportement jugé inacceptable et de maintenir l’ordre public. La conséquence pour l’accusé, s’il est reconnu coupable, peut être une amende, une peine de prison et un casier judiciaire. Le fardeau de la preuve est extrêmement élevé : la Couronne doit prouver la culpabilité « hors de tout doute raisonnable ».

Le procès civil, quant à lui, oppose des personnes privées (individus ou entreprises) qui ont un différend, par exemple une chicane de voisins, une rupture de contrat ou une demande en dommages-intérêts suite à un accident. L’objectif est de réparer un tort et d’obtenir une compensation financière. Le fardeau de la preuve est moins lourd : le demandeur doit convaincre le juge selon la « balance des probabilités », c’est-à-dire qu’il est plus probable que non que sa version des faits soit la bonne. Le tableau suivant synthétise ces différences capitales.

Différences entre procès civil et pénal au Québec
Aspect Procès civil Procès pénal
Qui poursuit La victime/le plaignant L’État (procureur)
Objectif Compensation/dédommagement Punition/sanction
Preuve requise Balance des probabilités Hors de tout doute raisonnable
Issue possible Dette/indemnité Casier judiciaire/peine

Il est important de noter, comme le précise une description du système judiciaire québécois, que les mêmes tribunaux peuvent entendre des causes civiles, pénales ou constitutionnelles. Il n’y a pas de division stricte des bâtiments judiciaires comme dans d’autres pays, ce qui renforce l’importance pour le citoyen de bien comprendre la nature du litige qui le concerne.

Notre façon de voter est-elle démocratique ? Le débat sur la réforme du mode de scrutin

L’ADN juridique d’une société ne se limite pas à ses codes et à ses tribunaux. Il s’exprime aussi dans la manière dont elle organise sa vie démocratique, à commencer par son système électoral. Au Québec, comme ailleurs au Canada, nous utilisons un mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour. Autrement dit, le candidat qui obtient le plus de votes dans sa circonscription est élu, même s’il n’a pas obtenu la majorité absolue (50 % + 1). Ce système, hérité du modèle britannique de Westminster, est simple et tend à produire des gouvernements majoritaires stables.

Cependant, il fait l’objet de vives critiques depuis des décennies. Ses détracteurs soulignent qu’il peut créer d’importantes distorsions : un parti peut remporter une majorité de sièges à l’Assemblée nationale avec seulement 35 % ou 40 % des votes, tandis que d’autres partis, avec un appui populaire significatif mais réparti sur le territoire, se retrouvent avec très peu de députés. Cette situation soulève une question fondamentale : notre façon de voter assure-t-elle une représentation fidèle de la volonté populaire ?

Le débat sur la réforme du mode de scrutin vise à introduire une dose de proportionnalité, où le pourcentage de sièges obtenus par un parti refléterait plus fidèlement son pourcentage de votes à l’échelle du Québec. Ce débat est lui-même une expression de la culture politique distincte du Québec, souvent perçue comme étant plus axée sur la recherche de consensus que la culture majoritaire du reste du Canada. Le Québec a d’ailleurs l’autonomie constitutionnelle pour réformer son propre mode de scrutin provincial. Ce débat n’est donc pas qu’une querelle technique entre politiciens ; il s’agit d’une réflexion collective sur la définition même d’une représentation juste et démocratique, un autre aspect de notre quête d’un modèle qui nous ressemble.

À retenir

  • L’identité juridique du Québec repose sur le bijuridisme : un droit privé régi par le droit civil d’héritage français et un droit public influencé par la common law canadienne.
  • Le Code civil du Québec est la pierre angulaire de la vie en société, encadrant les relations entre les individus de manière exhaustive et structurée.
  • Le droit québécois est dynamique et le reflet de débats sociétaux constants, comme en témoignent les discussions sur la réforme du mode de scrutin ou la reconnaissance de nouveaux ordres juridiques.

La démocratie, c’est plus que voter : les piliers d’une société ouverte et juste

Au terme de ce voyage, il apparaît clairement que le droit québécois est bien plus qu’un ensemble de règles. C’est une conversation continue, un édifice en constante évolution qui reflète les tensions, les aspirations et les valeurs de notre société. La démocratie, dans ce contexte, ne se résume pas à déposer un bulletin dans l’urne tous les quatre ans. Elle s’incarne dans la vitalité de nos institutions et notre capacité à faire coexister des visions du monde différentes.

Le bijuridisme vivant en est la plus belle preuve. Comme le formule le ministère de la Justice du Canada, la législation fédérale doit être non seulement bilingue, mais aussi bijuridique. Elle doit parler simultanément « quatre langages juridiques » : le français et l’anglais de la tradition civiliste, et le français et l’anglais de la tradition de la common law. Cette complexité n’est pas un fardeau, mais une richesse. Elle est la reconnaissance institutionnelle que la justice ne peut s’exprimer d’une seule voix.

Il existe quatre langages juridiques au Canada et la législation fédérale doit non seulement être bilingue mais bijuridique. La législation fédérale doit s’adresser simultanément à quatre groupes de personnes différents.

– Ministère de la Justice du Canada, Bijuridisme et harmonisation

Aujourd’hui, cet édifice s’enrichit encore. La reconnaissance croissante des ordres juridiques autochtones nous pousse à passer d’un modèle bijuridique à un modèle plurijuridique. Comme le souligne une analyse sur le pluralisme juridique, le respect de la minorité fondatrice francophone, incarné par le droit civil, ouvre la voie à une reconnaissance plus large d’autres traditions. C’est là que réside le véritable pilier d’une société juste : non pas dans l’uniformité de la loi, mais dans sa capacité à intégrer le pluralisme comme une force.

Pour une compréhension complète, il est essentiel de garder à l’esprit les fondements pluriels qui soutiennent notre démocratie.

Observer comment ces grands principes s’appliquent dans votre vie de tous les jours, que ce soit en signant un bail, en votant ou en participant au débat public, est la meilleure façon de voir cet ADN juridique à l’œuvre.

Rédigé par Antoine Morin, Juriste chevronné en droit public et constitutionnel, il possède 18 ans d'expérience au sein de l'administration publique et du milieu universitaire. C'est un vulgarisateur passionné des rouages de l'État et des institutions démocratiques.